Regards

Chronique numéro 35 – Alain Pusel

Fêlure, enquête et variations

Of course all life is a process of breaking down…De toute évidence, vivre c’est s’effondrer progressivement… Francis Scott Fitzgerald   Francis Scott Fitzgerald, procède à une sorte d’auto-diagnostic dans son texte de février 1936 : The Crack-up (1) que l’on traduit par La fêlure ou l’Effondrement. L’existence ne serait donc que le récit, si l’on en fait état, et la sensation, si l’on est attentif à ses remuements intérieurs, d’une démolition progressive de soi-même. Le piquant de cette étude, c’est d’estimer que les coups les plus rudes, qui vont ébranler intensément l’édifice entier, ne viennent pas de l’extérieur, ne sont pas produits ou donnés par autrui ; ils proviennent de nous-mêmes. Au fond de nous. Le fameux for intérieur. Le forum de soi à soi, où s’invitent les voix et les avis des autres – Lesquels ? Ceux qu’on a gardés, ceux qui ne s’oublient pas. « De plus, pour en revenir à ma thèse selon laquelle la vie attaque de diverses manières, la prise de conscience de cette fêlure ne coïncida pas avec un coup dur mais avec un répit » (2) Puisque son texte date de 1936, de quel répit peut-il bien parler ? On peut conjecturer. Zelda, de psychologie fragile qu’il rencontre en 1918, qu’il épouse deux années plus tard, dans l’euphorie des années 20, des années folles et des beaux séjours à L’Eden Roc. Ce sont des années passées avec la colonie américaine, désenchantée et chic, sur la Côte d’Azur notamment. Zelda, telle une sirène, qui plonge régulièrement dans les eaux de la déraison et accentue le désarroi grandissant de Scott, qui mourra à 40 ans, précocement, en 1940. Est-ce, également, le contrecoup de ses échecs littéraires ? De son vivant, Fitzgerald gagne sa vie comme auteur de nouvelles, plus que comme romancier à succès. Il en est meurtri. Qu’est -ce qui avant tout provoque l’effondrement, qu’est -ce qui définit assurément une fêlure ? De son côté, Giuseppe Tomasi di Lampedusa, qui mourra (en 1957) sans avoir eu la satisfaction de voir publiés ni son roman, Le Guépard, ni ses nouvelles, en particulier Le Professeur et la Sirène ; narre une variante à cet effondrement. Dans cette nouvelle, avec le personnage du Professeur (3), on est plutôt dans la définition d’une cassure ou d’une faille dans son existence. Au cours du récit cet homme vieillissant exprime bien sa suffisance, dans le domaine de la culture et du savoir, et l’on peine à identifier l’épisode incroyable et sublime qui a modifié sa vie, son rapport à l’amour et aux femmes, dès l’âge de 20 ans. Son jeune confident Corbèra apprendra de la bouche du vieux fou et du faux sage, à la fois sénateur et universitaire, le secret de ce choc incroyable, de ce retentissement toute une vie durant. La rencontre avec une Sirène, à la fois un animal et une Immortelle. Des amours insensées, au-delà de la réalité humaine, pendant trois semaines. La demande faite par la Créature pour qu’il plonge avec elle, dans son royaume marin. Une fêlure, assurément. Le Professeur confie qu’il n’aura pas connu d’autres femmes, sa vie durant. Comment goûter à des chairs de jolies mortelles, après cela. Toute une vie d’études autour du monde grec et de moqueries sur les tristes coucheries des mortels : ses piètres contemporains. La fêlure rend le sénateur La Ciura hors du monde. Fitzgerald, diminué, ne termine pas son dernier roman, Le dernier nabab. Chez Lampedusa, dont toutes les publications sont posthumes, le Professeur profite d’une invitation et d’un voyage en bateau, pour se jeter à l’eau et la retrouver. « Je t’ai aimé et, souviens t’en, quand tu seras las, quand tu n’en pourras vraiment plus, tu n’auras qu’à te pencher sur la mer et m’appeler : je serai toujours là, parce que je suis partout, et ton rêve de sommeil sera réalisé. » (4) Le Professeur disparaît ainsi, dans la trappe liquide en direction de Naples ; les autorités en sont confuses – c’était une sommité intellectuelle ; pas Corbèra qui l’imagine ainsi profiter des langueurs et félicités marines, et perdre sa mauvaise humeur. Maintenant qu’il est avec son amour rassemblé, dans l’apaisement loin des manigances et petitesses humaines qu’il raillait tant. Zelda la sirène américaine qui cède aux appels de la dépression, la fille de Calliope qui change l’existence de l’étudiant, futur grand professeur ; quelle troisième Sirène avons-nous choisi de mettre en avant ? Jo, dont il y a peu de portraits sensuels, la femme et l’unique modèle du peintre Edward Hopper. Elle aurait été – faut-il le croire, une sirène jalouse auprès de son époux qui n’aura pas pu être charmé par d’autres chants et éclats, joliment terrestres. En réponse, ou tout simplement plastiquement, la modèle ne laisse pas un souvenir impérissable dans l’œil du regardeur, excepté, sans doute, dans le tableau Summertime (5), où le peintre la représente, enfin séduisante, baignée par la lumière dans une robe d’été. Ses seins percent à travers le tissu bleu clair ; elle se tient à une colonne comme une évocation d’antique, sur la première marche d’un escalier menant à l’entrée d’une demeure qu’on devine luxueuse. A une fenêtre, à sa droite, un rideau se soulève, comme si une brise érotique s’était mise à vibrer sous le pinceau d’Edward. On aimerait bien entendre aussi la gaieté du rire de Zelda pendant les soirées sur la Riviera, et la tessiture de la voix de la fille de Calliope, s’échappant dans l’écume. « Car c'est ainsi que nous allons, barques luttant contre un courant qui nous ramène sans cesse vers le passé. » (6)
      • (1) Francis Scott Fitzgerald, L’effondrement, Rivages poche, 2021
      • (2) Idem, p.41
      • (3) Giuseppe Tomasi di Lampedusa, Le professeur et la sirène, Points seuil, 2014
      • (4) Idem, p.133
      • (5) Edward Hopper, Summertime, 1943
      • (6) Dernière phrase de Gatsby le Magnifique, inscrite sur la tombe de Francis Scott Fitzgerald et de Zelda au cimetière de Rockville, Maryland

Chronique n° 15 d’Alain Pusel

Le dernier à parler

C’est le dernier qui a parlé qui a raison… Tout le monde a déjà entendu ce dicton qui devint d’ailleurs le refrain d’une chanson à succès début 90. Celui qui gagne est donc le dernier qui prend la parole ? Sans tenir compte des propos tenus, de leur véracité ou de leur portée ? Dans les dialogues socratiques, les premiers locuteurs, souvent, patinent, ou s’ils sont de faux rusés sophistes, ils sont immédiatement déconsidérés et Socrate a beau jeu, en leur succédant, faux ingénu, de les surclasser. Texte intégral

Aventures d’un bibliothécaire (3)

Par Henri-Hugues Lejeune

Troisième Partie

La vie est un conte

Mimer les médiévistes en évaluant gravement l’orientation de la séduction à travers les âges à partir du Moyen Âge, ses mutations physiques et psychiques dès lors qu’elles se répercutent dans la littérature, le roman et autres disciplines : quel tour diabolique me suis-je joué à moi-même ? Le plus curieux en reste qu’à ce mouvement de ma part spontané et peu prévu, j’ai obéi et me suis tenu comptable à titre personnel de cette démarche improvisée.

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Chronique numéro 34 – Alain Pusel –

« Mon fils rira du rock’n’roll »
Michel Berger

Etranges tourments de l’adolescence, en fonction des paradigmes générationnels, des domaines et des lieux investis. Une quête doloriste, pouvoir ressentir une inquiétude, faire partie d’un club sélect en mal d’être… Culture d’une pointe d’angoisse plantée dans le cœur, au bout de la jetée d’une amitié, d’une lecture, d’une image. Qu’est -ce qui fait que le sentiment de solitude, qui submerge et laisse échoué là, dans un coin, dans son lit, est savamment entretenu. Cette quête d’un ressenti tenu pour indépassable. Un aiguillon dans le cœur qui serait le poinçon de l’élévation authentique, de la conversation élective entre soi et l’œuvre vibrante d’un auteur disparu ou alors atrocement vivant. On voit, ébloui, des dédicaces partout. Pour soi, exclusivement. Dans le rétroviseur, une pensée émue pour cette déréliction entretenue, cette sensation poursuivie. Sois sage, ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille. Tu réclamais le soir ; il descend ; le voici (1) Enthousiasme et soliloquie. Cet artiste-ci, cet auteur-là, qui s’adresse à vous en ligne directe et alors ces phrases d’émoi notées à toute volée dans un vieux carnet… La semaine dernière, un ophtalmologue m’a demandé si je m’étais récemment cogné autour de l’œil. Un coup, une chute. Il remarquait une cicatrice sur ma cornée gauche. Finalement, il m’a interrogé sur les conditions de ma naissance – ce qui est assez difficile ; honnêtement, vous vous en rappelez-vous, de la vôtre ? Sauf à dire que vous y étiez. « Etes-vous né par forceps ? » a-t-il ajouté. Quel singulier examen. Déjà qu’il faut bien vivre, qu’avec l’âge cela devient un métier en soi, et voilà qu’il pointe un vertige : le commencement de l’existence. Forceps, force, forcé. Le bébé bute sur l’os, ou reste bloqué. Pas assez de place ou mal positionné. Un Malin Génie murmure à mon oreille gauche tandis que la droite est toute ouïe des questions du médecin qui n’en continue pas moins son examen. Les médecins font de la métaphysique sans s’en rendre compte et poursuivent leurs prosaïques investigations, sans en avoir l’air. Molière avait pour eux moins de considération. « Cette blessure n’a aucune incidence sur votre vision. » Aurai-je hésité à venir au monde ? Ai-je quitté la petite grotte pour aller hurler et devenir tout rouge entre les faces de ces étranges cuillers ? Instrument obstétrique pour chercher le bébé dans l’antre de ses débuts, lui faciliter le passage de son premier col et le lancer dans le grand bain (alors qu’il stationne dans l’humide depuis des mois). A y regarder de plus près, est-ce que c’est moi qui n’avais aucune envie de quitter ma cachette, aucune curiosité pour ce monde d’après ? Je « me » revois, dix- sept ans plus tard, dans un cinéma d’art et essai. A cultiver une suprême singularité. On doit être trois dans la salle. Ce doit être dans un cinéma de la périphérie. Je suis venu en mobylette. Je suis toujours étonné de me voir, lorsque je rentre tard, surgir dans la vitrine en face de moi, éclairé par le phare avant. AU FIL DU TEMPS. (2) Film de Wim Wenders. Est-il né avec des forceps ce W.W. ? Un auteur de road-movie est -il un être en fuite depuis le départ ? On s’accroche et ensuite on fuse. On fait du surplace, on attrape la bougeotte. Qu’est-ce que c’était que ce film qui décimait les foules et dépeuplait les salles obscures… Qu’est-ce qu’il se passait dans ma petite tête de spectateur ? L’invention d’un parcours. La question du temps et de l’espace. Une errance, une attente. Oublié l’amnios, l’autoroute des solitudes. Deux hommes comme en suspens, qui vivent avec lenteur, au fil des distances, de la beauté des noirs et blancs et des cadrages une forme de voyage initiatique qui n’en est pas un, une sorte d’introspection qui s’en détache aussi. L’association de l’espace américain (son rêve) au temps européen (son poids). Un cinéaste était né. Les adolescents solitaires allaient peu à peu le découvrir. Dans les fauteuils cabossés et vétustes des cinémas non-commerciaux. Les adolescents d’aujourd’hui ressentent moins le besoin, semble-t-il, de se perdre dans une salle obscure, pour mieux s’éprouver. Ils passent leurs soirées devant l’écran de leur ordinateur, leur téléphone clignote des messages monosyllabiques dans la nuit. Ils hurlent de rire devant les bandes annonces des films d’auteur contemporains. Ils ne vont dans des salles de cinéma que pour faire face à des écrans géants et pour s’immerger dans des films de super héros – d’une Amérique qui a remplacé ses road movies par des combats intergalactiques. Avec des héros habillés en costumes d’Halloween, loin des vestes à franges des seventies, et des vêtements sortis des Puces des années 80. Le dernier film de Wim Wenders est un documentaire sur le Pape François. En 2021, combien de bébés en France, a-t-il fallu, dès le départ, guider vers la sortie ? Ne me demandez pas le sens de cet exit…  
  • (1) Charles Baudelaire, Recueillement, Les Fleurs du mal, 1861
  • (2) Wim Wenders, Au fil du temps / Im Lauf der Zeit, 1975

Aventures d’un bibliothécaire (2)

Par Henri-Hugues Lejeune

Seconde Partie

À travers les siècles

Je me suis entendu dire, je crois que c’est une sorte de tradition orale, d’apologue, chez messieurs les écrivains, que Drieu La Rochelle en son temps avait la réputation d’un amant particulièrement souhaitable (ceux que l’on nomme « une bonne affaire ») pour être capable de longues étreintes, quasi une heure (disait-on autour de lui ou se vantait-il ?) avant de conclure l’assaut.

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Anselm Kiefer pour Paul Celan

Par Iris Alter

Anselm Kiefer pour Paul Celan Par Iris Alter Le Grand Palais Ephémère a accueilli une exposition spectaculaire et hors norme, qui semble venir d’un autre monde. L’œuvre de Kiefer pour Celan est surdimensionnée, radicale et apocalyptique, et pourtant elle est poétique et incarne la promesse d'un renouveau. Elle nous fait vivre l'expérience abyssale de notre condition humaine. On se sent fragilisé mais on en sort émerveillé. La démesure du lieu, son caractère brut et provisoire est en parfait diapason avec d’un côté les gigantesques toiles et sculptures de Kiefer et de l’autre les incroyables débauches de la Shoah thématisées par Celan - un traumatisme qui les ronge tous deux, poète et plasticien. En entrant dans la pénombre du ventre du Grand Palais Éphémère qui se dresse tel un fossile énorme avec ses ossatures organiques en bois entre la Tour Eiffel et l’École Militaire, j’étais immédiatement à fleur de peau. Né en Roumanie en 1920 au sein d'une famille juive ashkénaze de langue allemande, Paul Celan, poète et traducteur, a vécu les horreurs des camps nazis et y a perdu ses parents. La mort, le néant, la solitude, le désespoir, il les a traversés et en témoigne dans sa poésie à travers une langue cryptée et fracturée. Son œuvre est à la fois morale et esthétique, implacable dans l’accusation de la culture et de la langue allemande qui est pourtant sa langue maternelle, un conflit permanent. Pour y échapper, il s'installe à Paris. Il finira par s'y suicider en 1970. Anselm Kiefer est né en 1945 dans une Allemagne lourde de culpabilité, détruite, démoralisée, chaotique. Il grandit parmi les décombres, motif récurrent dans son œuvre, qui deviendront pour lui le symbole d’un départ nouveau. Il fait partie de la première génération de l'après-guerre qui porte, malgré elle, le fardeau de l’histoire et qui est en même temps assujettie à la loi du silence dans une société qui veut surtout oublier. Très tôt, il lit la poésie de Celan et devient un acteur important du mouvement de réflexion critique qui veut briser le silence sur les tabous en Allemagne. Au fil du temps, Kiefer développe dans son travail un besoin presque obsessionnel de traduire le monde du poète avec les moyens du plasticien. Il transforme ses poèmes en toiles, en sculptures, en assemblages et leur donne de nom de ses poèmes. Il dit vouloir prendre l’histoire et la former comme de la terre, transformer le temps géologique en temps cosmique, porter la poésie aux étoiles. Dans son travail il réunit la perspective du plasticien, de l’historien, du philosophe et du poète. Son côté intellectuel m’a beaucoup impressionné dans un entretien avec lui en 2007. Ses toiles sont d’une taille rarement vue auparavant, même après son exposition qui a inauguré la Monumenta au Grand Palais en 2007. Il les présente sur des roulettes comme dans un atelier, presque furtivement. Il les travaille en émulsion, acrylique, huile, gomme-laque, résine, plomb, verre, fils de fer, bois brûlé. Il y colle des plantes et y fixe des objets d’usages étonnants. Il se sert de la craie pour y inscrire les titres ou pour citer des poèmes de Celan. Avec ces outils aux valeurs symboliques, il construit une matière impressionnante qu’il traite comme un sculpteur et met ainsi efficacement en scène l’immensité de ses thématiques. Les plantes séchées, les fougères, les pavots, les roses, les pailles- tous semblent venir de la nuit des temps. Ils sont vivants mais archaïques, et pourtant éphémères. Les énormes objets collés ou fixés sur ses toiles - un bateau, un caddie remplie de charbon,…, ont un caractère presque bucolique. Les collages de vêtements symbolisant les disparus dans les camps de la mort sont remplis d’épis dorés. Est-ce l’espoir d’un renouveau meilleur? A la fin de l’exposition, l’aperçu de l’atelier de Kiefer, plus exactement de l’endroit où il garde ses matériaux, est original et impressionnant. Des étagères géantes arrangées en U devant les vitres qui laissent entrevoir la Tour Eiffel sont remplis d’un capharnaüm d’objets, qu’on retrouve dans ses collages. On y voit des fleurs séchées, des tiges, des fils de fer, des éclats de verre, des robes de femmes en sculpture surmontées de végétation, rangés dans des tablettes en métal, mais aussi un tas d’objets insolites qui ont tous un vécu visible. Pourquoi vouloir cette exposition explicitement consacrée à Paul Celan après toutes ces années de dialogue avec ses poèmes? Interrogé Kiefer parle du danger de l’oubli au moment même où les derniers survivants de la Shoah disparaissent. Il veut garder la mémoire intacte pour éviter que l’histoire se répète. Ainsi, les bunkers souvent thématisée dans ses toiles sont des mémoriaux contre l’oubli aussi bien que la sculpture taille nature du bunker dans un cage de verre où sortent des pavots de chaque fissure ou encore l’avion en plomb dont les ailes sont chargées de livres et des pavots. Les similitudes entre sa biographie et celle de Celan, qu’il n’a pourtant jamais rencontré, pourrait en être l’autre raison. Comme lui, il est en permanence en conflit avec ses origines. Comme lui il porte les séquelles de la Shoah, tel le revers d’une médaille. Comme lui il quitte son pays pour vivre en France, à Croissy et à Barjac, et ressent une appartenance à deux cultures. Un artiste à suivre d’urgence.

Aventures d’un bibliothécaire (1)

par Henri Hugues Lejeune

Première Partie

Approche

   Je me livre actuellement, de manière bien velléitaire, au rangement de mes livres. Velléitaire ? Car je ne sais guère comment réagir s’il est question de les classer et qui pourrait prétendre « ranger » des livres s’il ne les classe, ce qui revient malheureusement à dire se classer soi-même et où allons-nous dès lors ?

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Chronique numéro 33 – Alain Pusel

Jason et James : si proches et différents

Attardons-nous quelques instants sur deux « franchises » du cinéma contemporain, sur lesquelles l’esprit des séries issues et fabriquées pour le petit écran, voire pour le Très Petit Ecran, plane… nombre de nos concitoyens regardent leur série sur le timbre-poste de leur écran de téléphone portable durant leurs déplacements métropolitains. Ils regardent une série en se couchant, en se levant, durant leur temps de transport, durant leur temps de pause déjeuner. Finalement, on pourrait les transporter à l’époque des feuilletons dans les journaux d’avant-guerre (la Première). Et Emile de Giradin (1) par l’entremise de La Presse et des récits de Honoré de Balzac, les ferait autant rêver que Marc Randolph et Reed Hastings par celle de Netflix et des péripéties de Emily à Paris. La seule différence c’est qu’il faudrait lire et imaginer : soit prendre la clé des champs… et non écouter et regarder un piètre champ/contrechamp. C’était donc mieux maintenant. Et Hibernatus (2) peut continuer à dormir tranquillement en comptant les glaçons, dans son beau pays de neige. Revenons à nos blancs moutons, comme de petits nuages finement duvetés par le dieu Zéphyr dans le ciel au-dessus des toits et marquons un arrêt à la station JASON BOURNE. La trilogie s’étale de 2002 à 2007 : Jason Bourne : la mémoire dans la peau ; Jason Bourne : la mort dans la peau ; Jason Bourne : la vengeance dans la peau. Des actions, des paysages exotiques – Manille, l’Inde- des courses poursuites ( à pied, à cheval, non, en voiture, oui, à bord des trains à chevaux vapeur) un ex-agent de la CIA en cavale, à moitié amnésique (mais aux muscles omniscients) et un visage lisse, poupin et rassurant : celui de Matt Damon, un acteur qui construit sa carrière avec sérieux et discernement. Qu’est -ce qui fait que Jason Bourne est différent de l’autre agent ? Pas par le droit de tuer, ils ont tous les deux la « licence to kill » , mais par la manière de filmer ! Cette volonté affichée par les réalisateurs de la saga Bourne de la jouer images tremblées et caméra sur l’épaule ; procédé pour les jeunes/vieux. On avait compris que l’action est trépidante, pas besoin de surligner par la caméra qui bouge les décisions rapides prises par Jason, qui a beaucoup oublié mais pas ses réflexes inscrits à même le corps de son entraînement de super agent. Et aussi de faire fi du film précédent : plutôt que raccord subtile il y a lourd et confus rappel de l’épisode, pardon, du film précédent et un air immédiat de déjà-vu nuit à l’implication du spectateur. Au lieu de rejouer l’intrigue du « il se souvient / il ne se souvient pas », de ce qu’il s’est passé lorsqu’il a perdu la mémoire et lorsqu’il en retrouve des petits bouts, on aimerait se projeter vers l’après et éviter cet avant, cet éternel hier, de ce passé qui ne passe pas chez lui, d’autant plus qu’il n’arrive pas à recomposer le puzzle. En tant que spectateurs français, nous avons bien noté que tout ressassement autour d’un traumatisme nous renvoie, devoir de mémoire oblige, au passé vichyssois, et nous en avons épuisé – le croyons-nous, dans notre gobelet de thermalisme effervescent, toutes les bulles… Deuxième station : Bond, JAMES BOND. Les épisodes de cette franchise, avec un 007 sous les traits de Daniel Craig (3) depuis quinze ans, sont marqués par une volonté scénaristique de continuum entre deux , voire trois films successifs. Fidélisation courte ? Tentative de coller aux tendances du moment ? Mnémosynie pour les post-modernes ? Dans ce feuilletonnage entre hier et aujourd’hui, extrayons de ces lasagnes bondiennes le meilleur de ces années de projet pontif : « Skyfall » de Sam Mendes. Le dernier épisode sorti en 2021, No time to die, est marquant mais moins accompli. Loin de ce jeu de cache-cache propre à Jason avec des traumatismes et leur flou rappel, la névrose individuelle de James qui est développée dans cet opus, véritable pierre de touche, nous stimule et nous oppresse chacun, chacune : à chaque spectateur le lest de sa propre famille. Nous sommes en communion et en complicité avec 007. Ainsi ce magnifique Skyfall nous mène sur les traces initiales de James ; et comme le dit avec justesse M (sa mère adoptive et accessoirement la Directrice du fameux MI 6) : « les orphelins font les meilleurs agents ». Le film se déploie sur une trame œdipienne : le « bon fils » désabusé revient à la surface parce que sa Mère, M, est en danger (James) ; le « mauvais fils » (l’ancien agent du MI 6, Raoul Silva) en pleine hainamoration maintient le cap pour assassiner ses Mères Patries (M et MI 6 tout ensemble) ; M rend son dernier souffle dans les bras de l’Orphelin qui aura tué, un peu trop tard, le Frère d’arme (en anglais : Brother in arms !) devenu ennemi juré de la Couronne (blessé par l’amour perdu de la Mère ( M + MI 6)). Nous connaissons bien ce sentiment : avoir regardé en arrière, pour mieux nous relancer vers l’avant. Jason, lui, voit toujours flou avant/après. Merci James de nous requinquer de la sorte en ce janvier 2022 : nous serons donc, chacun, chacune, ni tout à fait les mêmes ni tout à fait les autres. Nous aurons donc, héros de notre propre franchise, à nous occuper de nous-mêmes tout du long de cette nouvelle année, que nous avons, ô joie inégalable, commencé à vivre. Never say never again ! (4)    
  • (1) Emile de Girardin, 1812-1887, fondateur du quotidien La Presse dont il réduit le prix de vente par rapport au marché et y fait insérer les premiers romans-feuilletons, notamment des nouvelles à suivre de Balzac.

  • (2) Hibernatus : film de Edouard Molinaro, 1968, dans lequel Louis de Funes, alias Hibernatus, est retrouvé congelé au Groenland. Il retrouve sa place dans la société et dans sa famille, 65 ans après le début de son hibernation.

  • (3) Daniel Craig incarne James Bond à cinq reprises depuis 2006 : Casino Royale (2006), Quantum of Solace (2008), Skyfall (2012), Spectre (2015), Mourir peut attendre (2021)

  • (4) Sean Connery revient dans son costume de 007 en 1983 pour cet épisode…

Chronique n° 12 d’Alain Pusel

Nos fantômes dans les couloirs du temps

Qui ne se souvient de l’Un, avec ses longs bras, agités, son discours, volubile, ses doigts qui s’animent. C’est dans la classe de « Philosophie moderne » — tout un programme — déjà tourné vers les poussières du temps. L’Un donc, plus âgé que la plupart d’entre nous, basculés de l’omnibus du lycée, est tombé dans la potion moitié amère, moitié tonique, du mémoire pris repris repoussé transformé ; reprisé dans de la bonne laine dont la pelote des notions commence à filer sans qu’il ne sache plus à quel fil se fier.

NICE CON-FINÉ

Par Ben Vautier

Bonjour ICI BEN, Voici une petite Newsletter d’un con fini confiné. (jeu de mot idiot) Je me demande qui me surveille sur le net ? Cela me rend triste. Tous les matins je trouve mon ordinateur hacké. Je soupçonne alors les services secrets Russe, Chinois, Occitans comme dans la série « le bureau des légendes » Texte intégral

Chronique numéro 32– Alain Pusel

Vers le haut

Le dessinateur Philippe Ségéral, dans une interview autour du ciel, revendiquait une politique de l’élévation (1) qu’il souhaitait voir partagée : « J’ai lu à vingt ans un texte qui m’a toujours nourri et accompagné : Signe ascendant (2) d’André Breton, il y parle de la métaphore. Pour être recevable, la métaphore ne peut pas aller vers le bas (…) Parce que nous ne sommes pas divisés, parce que nous avons un impératif : aller vers le haut. (…) L’art doit être une célébration… » La salle du Vieux Colombier (3), par son nom et son organisation, encourage ses vœux : en effet, quelle plus belle métaphore de la paix et de la félicité qu’un vol de colombe – Pablo Picasso offre au Parti Communiste de Louis Aragon en 1948 une version dessinée et mémorable de ce pacifiste messager, et quel plus juste effort pour découvrir une exposition que de l’admirer sur deux étages… Voyons ainsi les œuvres sélectionnées par Saisons de Culture dans ce magnifique et municipal écrin. La photographe Anna Marchlewska dans une série de Trois Lévitations, invite ainsi à prendre son envol : le même modèle est tout ravi de s’exposer en ce sens ! Tout près d’elles, Esther Segal, dans un essor un brin similaire, propose un Jésus version cliché, avec des ailes ; ce côté Icare est plus poétique que blasphématoire : d’ailleurs l’expression « Jésus monta au ciel » permet de nourrir toutes les visions ascendantes possibles – du moment que nous regardons vers le haut, l’impératif programmatique de Philippe Ségéral est respecté. Un joli intermède a lieu avec trois superbes dessins, des Femmes rousses d’une belle puissance érotique, fruits du talent de Sophie Saintrapt ; est-ce une description précise et plastique de la pécheresse Lilith, ou bien la nudité heureuse d’une irlandaise anonyme ? Le trait ne précise pas si ses yeux sont de braise, ces derniers étant clos ; divine pudeur ou éhontés excès ? Il faut interroger Sophie. Est-ce la même malice qui anime les collages de Mylène Vignon ? Le titre de l’un d’eux pointe la présence plein centre d’une nymphette de plage, vêtue de très menues voiles (d’été) de pudeur et ne laisse présager que le meilleur : Dans tes rêves. Soyons assurés que Mylène et Sophie sont des bretonniennes intègres, convaincantes et convaincues. A l’étage, voyons alors les travaux sérigraphiques de Michal Batory ; l’un d’eux, intitulé : 100 ans de l’affiche patriotique de Pologne représente un rouleau de papier blanc qui se transforme en plumes, à moins que ce ne soit une ailes d’ange aux plumes duveteuses qui se rembobine en rouleau de papier ; nous restons donc en altitude. Clin d’œil personnel : en octobre 198… je sortais du RER qui m’emmenait à l’université de Nanterre pour la première fois et je rencontrais devant la salle de cours Darius qui sortait tout juste lui, des griffes des sbires de Jaruzelski. Les affiches « Libérez Solidarnosc » fleurirent quelque peu dans Paris. Darius, mon vieil ami. Passage en apnée avec la sculptrice Faz ; son Plongeon dont la matière polystyrène est émue par une silhouette de feuille d’or, fait retenir son souffle : de la cime à l’abîme, la beauté est escalade et chute de l’émotion. Mais un souffle coupé dit : respire encore. « La beauté convulsive sera érotique-voilée, explosante-fixe, magique-circonstancielle ou ne sera pas » rappelle l’intransigeant leader du surréalisme ! (4) Nous y sommes bien rendus. Un instant encore avec les sculptures en cuivre martelé et soudé de Iris Vargas. Cette dernière s’est confrontée avec un sommet de l’Histoire de l’art, Las Meninas, et le résultat est aussi époustouflant que cocasse ; on peut tourner la tête à L’infante Marguerite, pour qu’elle la perde enfin, sans doute, ou pour que le visiteur se retouve dans le (bon) sens de l’histoire. Cette œuvre ainsi a tout d’une explosante-fixe, magique et circonstancielle ! Au sortir de la Mairie, impossible et impensable de ne pas rendre visite à la Chapelle des… saints Anges, sise dans l’Eglise Saint-Sulpice. La peinture de Delacroix Le combat de Jacob avec l’ange traduit bien notre condition humaine et prolonge par une note harmonieuse l’exposition du Florilège de Saisons de Culture. Hélas, les grappes de touristes se succèdent et empêchent la possibilité d’une rencontre avec ces duettistes : ce sera pour une autre fois. J’ai à peine le temps de lever les yeux vers le plafond et d’apercevoir, toujours de Delacroix, le Saint Michel terrassant le dragon. Et de lire l’inscription sur le mur à l’entrée de la Chapelle : « Retire-moi de la boue ! Que je n’y reste pas enfoncé. » (5) Je songe à Saint Breton terrassant les mauvaises expositions et au preux Ségéral récusant les artistes tirant leurs œuvres vers le bas. Ouf, nous l’avons échappé belle durant nos deux visites : loués soit ce Florilège et ce Grand Artiste ! Exposition à la Mairie du Sixième Arrondissement de Paris, Salle du Vieux Colombier, Florilège de Saisons de Culture, du 15 janvier au 5 février 2022. Photographie d’une œuvre de Michal Batory
  • (1) Philippe Ségéral, Levant les yeux, Entretien avec A.Pusel, arearevue numéro 22, été 2010, p.133
  • (2) André Breton, Poésie-Gallimard, éditions 1975
  • (3) Salle où se tient l’exposition
  • (4) André Breton, L’amour fou, 1936
  • (5) La Bible, Psaumes, 69.15
 

Rires et grincements : Gombrowicz à l’Opéra Garnier

Par Cybèle Air

L’art lyrique admet-il le rire ? Le grotesque ? Peut-on rire à l’opéra ? La distance du rire est-elle compatible avec la saisie par l’émotion musicale de tout l’être, son emportement ? Certes le Falstaff de Verdi prête-t-il au ridicule, et le forcené de la Tablature, dans Les Maîtres Chanteurs de Wagner, s’emberlificote dans ses calculs de rimes avec un sérieux drolatique et sot. Mais la musique nous emmène, les voix nous transportent, sans que la distance, l’écart critique n’aient vraiment leur place. Texte intégral