Regards

En mémoire de Zwy Milshtein

Pépite recueillie par Mylène Vignon

Ma naissance « Au début, je nageais dans un liquide, une sorte de tohu-bohu qui était rassurant. Je ne savais pas à l’époque combien était fragile ma protection. Je nageais dans un bien-être total, en haut, quelque part, j’entendais un battement sourd et parfaitement rythmé. Je voyais des bruits assourdis et j’entendais des couleurs très vives. C’était très étrange, et si différent de ce que je perçois aujourd’hui. Le temps s’écoulait paisiblement, de manière abstraite car je ne savais pas compter. Mais voilà qu’un jour tout fut chamboulé. Ce fut comme si on m’avait lancé dans une marmite d’eau bouillante. Ça a commencé avec une sorte de douleur, comme si on m’ arrachait le pied. La douleur s’est propagée dans mes bras et mes mains. Quand elle s’est arrêtée, j’ai ressenti une sorte d’étouffement. Une lumière violente m’a aveuglé. Mon corps brûlait. Je ne le souviens pas si c’était provoqué par le chaud ou par le froid. Il me semble que la première sensation que j’ai ressentie a été un froid intense suivi d’une chaleur brûlante. Je me suis mis à hurler. Ce fut mon premier apprentissage de la langue humaine. Je n’avais jamais ouvert la bouche auparavant, car j’aurais pu me noyer. Et puis, je n’avais rien à dire, et encore moins à hurler. J’arrivais à m’exprimer un petit peu avec les sanglots. La faim, la peur et la haine ont été des sensations nouvelles pour moi, et j’ai dû chercher une protection. Ça m’a pris des mois avant de prononcer le mot « maman », un mot magique qui ouvrait toutes les portes. « Devic » c’était mon frère aîné, il avait déjà subi tous les supplices avant moi, il était là pour me rassurer. Le troisième mot que j’ai appris était « Mademoiselle », qui désignait notre nounou helvétique. » Texte extrait du livre À vos papiers 1934    

Chronique n°5 d’Alain Pusel

En aller, en retour vers les baltiques, 1

En 2017, le Petit Palais présentait une rétrospective du peintre et graveur Anders Zorn (1) (1860 – 1920), dont le talent d’aquarelliste resplendissait sur les autobus de la ville, arborant son œuvre « Vacances d’été », l’affiche de l’exposition. Une femme en robe blanche légèrement soulevée par le vent, attend sur un ponton de bois, de profil, se penche légèrement alors qu’arrive un homme en barque et que le ciel roule tous ses gris à l’arrière- plan d’un ciel qui vibre. Le plus incroyable était le rendu du mouvement de l’eau – les ondulations naturalistes par le brio de l’artiste donnaient envie de laisser filer les doigts sur son travail pour en goûter la fraîcheur. Texte intégral

Hélène Jacqz – Inventaire Céleste

Par Théodore Blaise

Cela semble de grands gestes, des baffes de couleurs qui nous laisseraient en bouche l’idée qu’il s’agirait d’abstraction. Évoquer l’orbe que la lancée des bras inscrits, pourrait nous remémorer des moments précis de la modernité : ici et de l’autre côté de l’océan. Moments qui ont bouleversé la peinture et ce qu’on pouvait entendre d’elle comme témoignage de geste, donc du réel et non plus celui de ses apparences, mais convoquer l’Histoire de l’art : voilà une commodité paresseuse. Avez-vous regardé de près ? Me suis-je appliqué à voir juste, mettre mon attention à remonter le temps de ce qui constitue l’objet de la vision ? J’ai dit de grands gestes, ai-je dit justes ? Tentons la précision, qu’importe d’évoquer le geste ou la trace qui lui semble conséquente ? Parler de l’un comme de l’autre, c’est en venir à l’artiste. Hélene Jacqz dépose d’un geste, un geste qui se trouve ne plus être le sien tant il est au bout de son bras celui de la matière elle-même. Il me faut peu de mots pour dire l’élan qu’elle prend après un long instant de concentration. Un bond pourrait-on dire, élément d’une danse, ou plutôt d’un rituel, car de toile en toile ce bond qui se répète sauvage, parfois violent tient capturé en lui l’énergie qu’elle y a déployée. Mais l’interpréter dans cette perspective rageuse, ne serait-ce pas céder à la plus facile des interprétations, aller au plus rapide à ce qui fait expression et s’aveugler dans la facilité de réduire ses éléments picturaux à la seule conséquence de son énergie. Cela ne saurait suffire, car par des fils de l’émotion éprouvée, le corps agissant qui s’est imposé se dissout au profil d’une « chose » qui appartient à l’esprit : au moment d’avant. Alors il faut être totalement au regard que l’on porte à l’œuvre, pour tout à coup constater qu’un de ses gestes, le plus clair, n’est pas jeté au-dessus des autres, mais vient du fond, émis par un effet de réserve. Ce geste surgit au- dessus de tous les autres qui vont le suivre. Ce qui semble achever la partie de peinture en est en fait le commencement. Faut-il dire qu’elle use pour ce faire d’un matériau qui ressemble au latex et qu’elle en use comme d’une couleur, mais qui n’en a pas une et qui de coup de gommé, après qu’il aura été recouvert, disparaît laissant apparaître la toile et qui comme avant tout commencement, tient du vide. Cela ne serait pas sans évoquer le rôle essentiel de Ce “grand vide“ conduisant au “grand calme“ comme Lao Tseu l’évoquait, qui marquera toute la peinture classique chinoise. Alors n’est-il pas possible de voir les grands gestes d’Hélène Jacqz, non comme des marques lyriques et bruyantes, mais tout au contraire une invitation au sens. Le tumulte harmonieux d’Hélène Jacqz, doit se percevoir telle la calligraphie d’une porte qui ouvrirait par une attentive contemplation, le cœur de notre grand vide intime. C’est dire que cette peinture est vivifiante. Jusqu’au 17 novembre 2021 Hélène Jacqz Inventaire céleste Galerie Area 39 rue Volta 75003 Paris Métro Ligne 3 et 11 Arts et Métiers Exposition en ligne : https://www.area-store-paris.com

Avignon 2019

Saisons de Culture au rendez-vous

La plus grande scène de théâtre du monde s’est ouverte cette année encore sur un excellent cru. Nous avons eu la chance d’assister à des représentations d’une grande diversité. Spectacles de rue, théâtre et concerts, déployaient leurs palettes de couleurs dans les charmantes venelles avignonnaises, aux murs couverts d’affiches. Les coups de cœur de Saisons de Culture, reviennent à Est-ce j’ai une gueule d’Arletty ?, un spectacle musical de haut vol, signé Eric Bu et Élodie Menant, mis en scène par Johanna Boyé, avec Céline Esperin, Élodie Menant, Marc Pistolesi et Cédric Revollon. Texte intégral

Entre terre et bois, des histoires se racontent…

Par Mylène Vignon

Imaginez une maison en pierre à Montours dans une ancienne commune de Bretagne. Dans la cuisine, un feu de cheminée qui crépite. Sur la table, un délicieux cake aux pommes à la farine de petit épeautre et épices. Venant vous lécher les mains en signe d’accueil, un berger noir Plume, les yeux brillants… tout autour un pan de mur ocre avec des graffitis noirs-gris, un clin d’œil du travail de céramiste de Sylvie Douezy-Poul. Se dégage une atmosphère tellement sereine et légère, comme l’âme de cette artiste qui m’ouvre les portes de son atelier, une ancienne grange, non loin du jardin tout en fleurs, en herbes aromatiques et légumes qui cohabitent allègrement. Un atelier tout en terre sur le sol et dans les seaux, des étagères où fourmillent ses créations imprégnées de préhistoire, une tête de méduse, des vénus généreuses… et les confidences de Sylvie, une artiste solaire. A quel moment et comment est arrivé dans ta vie l’art de transcender la terre ? Dans une période où j’avais besoin de plus d’incarnation. Je faisais un travail très pragmatique, rationnel, il fallait aller vite, être productif, en travail d’équipe et beaucoup de relationnel avec explication, démonstration. Bref j’avais envie de ralentir, de vivre avec une autre facette de moi-même, celle plus sensible, artistique, vivre en relation avec les éléments naturels. Sentir la terre, le bois, la pierre, le vent, l’eau, le ciel… j’avais envie d’être et de faire. Cette discipline répond-t-elle à un atavisme familial ? Oui en quelque sorte, un atavisme qui m’emmène à la recherche des origines de l’humanité aussi. C’est un atavisme familial car j’ai grandi au contact d’oncles et tantes agriculteurs. J’ai aimé mes vacances et week-end dans les fermes. J’aime la terre nourricière, la vitalité de la terre, jusque dans ses profondeurs : les grottes. Quels sont tes maîtres en matière de céramique ? Je n’en ai pas. Mais j’ai appris le Travail et des techniques artistiques avec Marie-Christine Cadiau dans des cours de dessin et modelage de modèles vivants nus à l’atelier du musée de Semur-en-Auxois. En visitant ton atelier, j’ai vu que tu utilisais une terre spécifique, peux-tu nous en parler ? En fait j’utilise plusieurs terres : des grès, l’argile du Fuilet et des terres natives. J’utilise le grès de Saint-Amand-en-Puisaye pour les pièces utilitaires, parfois mélangé à la terre du Fuilet. Il donne des pièces très solides, qui durent, c’est avec cette terre que j’ai appris le tournage chez Marie Tual. Pour les modelages j’utilise des grès chamottés, roux, noir, blanc. La transformation de la matière à haute température est magnifique. L’idée de transformation alchimique se suffit à elle-même pour créer de l’art. Et le résultat de cette alchimie est beau à voir, à sentir. Le grès me touche beaucoup et m’aide à rendre mes modelages expressifs. Les terres natives sont des terres récoltées dans les champs, les jardins. J’utilise la terre rouge de Montours, une argile de Bazouges-du-Désert rouge elle aussi, à l’aspect velouté, une terre noire d’Ariège qui vitrifie à haute température et une terre rouge d’Ariège, une argile de Rezé très douce avec des nuances. Je les utilise pour les décors. Quelle est la technique de l’élaboration de tes formes ? Quelles sont tes sources d’inspiration ? J’associe mon travail de poterie à mon travail de modelage. Quand j’ai fait ma série « Femmes des origines » j’ai cherché à exprimer la forêt, le végétal. Comme j’ai gravé mes visages de signes préhistoriques et néolithiques, notamment des cercles, j’ai gravé des cercles sur les bols. J’ai utilisé un émail qui exprime le végétal et les pierres que l’on voit dans le petit bois où j’avais installé mes visages. Mes bols étaient estampés dans des moules. Aujourd’hui je travaille sur les « Vénus contemporaines ». Je modèle des corps de femmes vivant aujourd’hui dans la posture des Vénus préhistoriques. Chaque femme est une Vénus, quelque soit sa morphologie elle est La Femme. Les gravures en spirale sur le corps expriment l’origine, le mouvement et l’idée d’un symbole. Pour les poteries, je me concentre sur l’intérieur du bol, comme matrice, réceptacle. Je tourne ces bols en mettant l’intention sur la forme intérieure, « un vide qui ne s’affaisse pas et qui comme un souffle exhalé est inépuisable ». Je les décore avec les terres natives pour avoir un rendu au plus proche de la terre crue. On peut comprendre le lien entre ces deux travail en lisant Gaston Bachelard ! Je m’inspire des arts préhistoriques, des poteries néolithiques et précolombiennes. Les sages qui me guident sont Gaston Bachelard, ses textes sur l’imaginaire de la matière, et Lao Tseu, Le Tao te king. Quel est la place de l’animal et du végétal dans ton art ? C’est une place intrinsèque. Ces formes de vie me nourrissent sur les plans biologiques, intellectuels, spirituels. Dans mon art chaque matière est vie et chaque matière est à égalité ; la terre, la pierre, le ciel, l’eau, l’animal, le végétal, l’humain, tout est matière et à égalité. Je me dissous et m’incarne dans toutes ces matières. Quand je crée je suis à l’écoute de la matière et de mon sujet. Je vais entrer dans la matière terre, je vais entrer dans un visage, dans un corps. Quels sont tes projets actuels ? Tes rêves les plus fous ? Je poursuis mon travail sur les « Vénus contemporaines » qui devrait être abouti dans un an environ. Et j’ai commencé un travail sur les masques. Je débute la cuisson primitive et l’enfumage. J’ai envie de travailler sur le noir charbon, celui de l’enfumage. Mon rêve fou… exposer mes visages et corps dans une grotte préhistorique avec les peintures de nos ancêtres, Lascaux, Chauvet, Pech Merle, Niaux, Altamira… et les y laisser. Aurais-tu une anecdote, un dicton, le mot de la fin ? J’ai envie de citer Gaston Bachelard, des mots que je me récite ou qui surviennent souvent. Ça donne à peu près : « je suis pâte moi-même, tout m’est pâte, une pâte première qui à la fois résiste et cède » et « il y a plus de réel en ce qui se cache qu’en ce qui se montre ». C’est dans « La terre et les rêveries »… du repos pour l’un et de la volonté pour l’autre. https://www.instagram.com/fossilesetc/ http://www.sylviedouezy.com fossilesetc@gmail.com

Chronique n°3 d’Alain Pusel

Yves Klein, Thibaut Pinot et un amour de coccinelle

Thibaut Pinot, champion français de cyclisme, vient de connaître une (nouvelle) grande désillusion au Tour de France 2020, qui s’achève. L’an dernier, il avait abandonné, alors qu’il était en lice pour la victoire – grimpeur  exceptionnel dans le Tour 2019, le Tour 2020 devait être pour lui l’année de la gagne. Il rejoindrait au firmament des cyclistes Bernard Hinault, le dernier français à avoir triomphé dans le Tour, dans sa belle livrée d’or (1) Texte intégral

Les coups de cœur d’Esther Ségal

CYB ou la peinture lyrique

Cyb est une peintre qui s’adonne aux couleurs avec lyrisme. Sous les assauts du pinceau se soulève d’une seule vague tout un continent solaire. Jaune, Rouge, Vert, Blanc, Bleu, les  Voyelles  de Rimbaud n’on qu’à bien se tenir, car l’artiste donne le « La » et réinvente avec une énergie ardente un langage poétique pictural voyageur. Sa peinture volubile se joue de l’histoire de l’art et cherche le regard du spectateur pour le faire communier dans une joie contemplative.  A l’écoute du monde, elle traverse la matière des paysages, des pierres, des villes pour n’en garder que la sensation onirique et angélique. Heureuse qui comme Cyb a fait un long voyage ! Parcourant les terres et les mots avec esprit et désinvolture, parcourant les musiques et la littérature avec curiosité, à bord de son imagination, elle a conduit sa barque jusqu’aux lisières du visible et de l’abstraction.   Texte intégral

Chronique numéro 27 – Alain Pusel

Orange, Jaune et Bleue

Du bout de ma planche, j’observe les décolletés en V Sommes tous bien arrivés, amitiés D’ici on pourrait croire que la vue est imprenable Tout est si calme ce soir Puis-je hurler ? (1) La bascule vers l’automne effraie un peu ; Alors on se refait le film des vacances d’été. Il y a le souvenir coloré, comme ces fleurs des jonquilles en longueur : Ce sont des voiles de parapente d’abord au-dessus de la montagne Et qui glissent ensuite vers le bas – Orange, bleue, jaune Un trio qui virevolte alors que le soleil s’abaisse et que la montagne retrouvera bientôt Son aspect vert sombre du soir qui fraîchit. Ce trio qui ondule, qui glisse comme relié à un fil, soudain l’un remonte, l’autre devient acrobate et s’adonne aux figures de style, le troisième amorce douce chute - Bleue jaune et orange Et le rougeoiement du soleil sur le sommet de la montagne… La base d’où ont décollé les trois fleurs – orgueilleuses, détachées l’une de l’autre, Et solidaires comme un rappel de l’Art Nouveau – Motif floral qui oscille, qui hésite, qui fait des bonds immobiles le long d’une décoration intérieure.   C’est bien de détacher son regard D’oublier Euclide, ses lignes bien droites et ses points si … pointilleux Pour voguer vers d’autres géométries allègres, enchantées ; Un espace soyeux dans le ciel. Les voiles des parapentes en demi-lunes papillonnent encore alors que le mauve du soir les enveloppe doucement et que la montagne est vive en ses battements verts Quelle composition, si jolie - Du bout de ma planche, j’observe la fin de l’été Tout est si calme ce soir Puis-je frimer ? (…) Sommes-nous certains d’être sûrs d’être détendus Tout est si calme ce soir Puis-je être ému ? (2) Roland Barthes propose de nous transporter ailleurs : de la montagne à la mer, il n’y a qu’un pas et un point de vue, autre ; Qui renvoie au même des sensations colorées, du sentiment au monde, Du regard qui s’élève et des larmes qui nous montent, pareilles :      Les arbres sont des alphabets, disaient les Grecs. Parmi tous les arbres-lettres, le palmier est Le plus beau. De l’écriture, profuse et distincte Comme le jet de ses palmes, il possède l’effet Majeur : la retombée (3) Faut-il donc pour sentir que l’on ressent, pour que toutes nos émotions Deviennent des signes, en poudre noire : sur un papier, sur un écran - Sinon, des petits nuages blancs s’évaporent, sortis abêtis de nos crânes et fuient loin et tout droit ; dans l’ennui d’un Euclide - Barthes, encore : 31 octobre Parfois, très brièvement, un moment blanc - comme d’insensibilité – qui n’est pas moment d’oubli. Cela m’effraye. 31 octobre Acuité nouvelle, étrange, à voir (dans la rue) la laideur ou la beauté des gens. (4) Et cette phrase terrible, dense et définitive (c’est déjà l’été d’après) 31 juillet Je ne souhaite rien d’autre que d’habiter mon chagrin (5) L’ombre qui vient après le vol des demi-lunes, après la composition des couleurs, après le jeu du regard et la sortie de soi, c’est bien celle de l’automne – Les derniers feux des couleurs fauves ; Les feuilles qui se tordent et craquent sous nos pas ; Il n’y aura que les enfants pour les ramasser, les tenir bien solitaires ou au contraire en un bouquet très solidaires – pour s’en émerveiller ; Devant eux, toute la vie ouverte, tous les jours en couleurs ; la joie de l’initial - Et nous devant ces tapis de l’automne, méfiants, mi-inquiets, devant ces métaphores des forces qui en finissent, des sèves épuisées du printemps et des douceurs craquelées de l’été ; Nous voilà rendus à nos efforts à faire et à refaire, devant les lueurs vertes de la montagne de nos souvenirs. « Les événements riment au sein du grand poème dont nul ne sait le début ou la fin ni ne parvient à suivre le fil mais à l’intérieur duquel chaque mot prononcé semble comme l’écho d’un autre. Toute révolution est un retour en arrière. Tout nouveau départ : un recommencement. » (6) Marchons de l’auteur de « L’oubli » à celui de « L’Immortalité » ; Empruntons un sentier de littérature… « Il était deux heures et demie et il lui fallait partir sans délai, car elle n’aimait pas conduire la vie. Mais elle ne se décidait pas à tourner la clef de contact. Tel un amant qui n’a pas eu le temps d’exprimer ce qu’il a dans le cœur, le paysage autour d’elle l’empêchait de s’en aller. Elle descendit de voiture. Les montagnes l’encerclaient ; celles de gauche étaient illuminées de couleurs vives et la blancheur des glaciers étincelait au-dessus de leur vert horizon ; celles de droite s’enveloppaient dans un brouillard jaunâtre qui ne laissait apparaître que leur silhouette. C’étaient deux éclairages entièrement différents ; deux mondes différents. Elle tourna la tête de gauche à droite, de droite à gauche… » (7) Selon François Ricard, le personnage d’Agnès dans ce roman témoignerait de toute l’œuvre du romancier : Agnès, fait un pas de côté cet après-midi-là, parce que toute l’œuvre de M.K. est « comme l’exploration d’un monde (…) abandonné, c’est-à-dire du monde tel qu’il ne cesse d’apparaître à la conscience exilée » (8) Voilà la fraîcheur du soir. Voilà que l’automne tintinnabule à notre fenêtre. Revient aux lèvres le refrain de la chanson d’Alain Bashung : Echantillon décolleté en V Pourquoi m’as-tu quitté ? Flèche assortie Seule particularité élégance (9) Photographie : couverture de « roland Barthes par roland barthes, Editions du Seuil, 1975
  • (1) Elégance, 1983, Alain Bashung, musique, et paroles de Pascal Jacquemin
  • (2) Idem
  • (3) Roland Barthes in roland Barthes par roland barthes, p.45, éditions du Seuil, « Vers l’écriture », 1975
  • (4) Roland Barthes, Journal de deuil, p.36 et p.37, éditions du Seuil, 2009
  • (5) Idem, p.186
  • (6) Philippe Forest, « Je reste roi de mes chagrins », p.85, Gallimard, 2019
  • (7) Milan Kundera, L’immortalité, p. 267, Gallimard, 1990
  • (8) François Ricard, Le dernier après-midi d’Agnès, p.30, Arcades-Gallimard, 2003
  • (9) Elégance, Bashung- Jacquemin, 1983

Chronique n°2 d’Alain Pusel

Masquerade - Lost in Bernardo

Enfant je regardais les aventures de ZORRO ; « un cavalier qui surgit du fond de la nuit » (1) et de l’écran de l’ORTF, qui montrait vraiment deux visages : sans le masque Zorro n’était que Don Diego, hidalgo de Californie, élégant avec sa fine moustache et ses vêtements de chanteur d’opérette. Oh, cette belle et large écharpe portée à la ceinture… Luis Mariano portait-il les mêmes costumes à la scène ? Texte intégral

Douleur et Gloire

Par Pascal Aubier

Pas génial Douleur et Gloire, le dernier film de notre Almodovar préféré… D’habitude flamboyant et truculent ils se retrouve ici sec et chiant. Mis à part quelques moments d’enfance et du jeu de Pénélope Cruz en mère prolotte. Texte intégral

Chronique numéro 26 – Alain Pusel

Fin août début septembre

C’est aussi le titre d’un film de Olivier Assayas, avec un Mathieu Almaric résolument juvénile et une Jeanne Balibar décidément sophistiquée. Il est question de rupture, difficile, de déménagement et de regrets. L’écume de l’amour a épuisé le sable, perdue en tous ses grains. Grains de beauté en beauté sur la plage, soupçon d’inquiétude ; la beauté peut tourner au danger, l’attente au désœuvrement, l’envie aux agitations. Déjà l’automne serpente dans ses nuages et dans nos peurs. Pourtant, nous n’avions pas rêvé, pourtant, elle était là, dès le réveil : « Quoi ? – l’Eternité. C’est la mer mêlée Au soleil. » (1) L’été, l’espoir, le désir, le goût qui nous revient : sel de la mer, embruns, horizon si lointain. Tout est là, à portée de la main et tout est repoussé, ô joie, vers une ligne vibrante. Entre le ciel et l’eau s’étire promesses à venir et matinées de l’entrain – Août comme une pâte à lever, au levain des matins rieurs et tranquilles ; Septembre comme une vieille recette bien cachée sous le sable. Nous avons été paisibles. Nous avons bien tout oublié. Comme l’autrefois. Aveuglement merveilleux. Insouciance ravissante. Tête posée à côté du barbecue, qui attend minute après minute, degré après degré, brochette après brochette, Que l’esprit sombre y revienne.   J'ai fait la saison Dans cette boite crânienne Tes pensées, je les faisais miennes T'accaparer, seulement t'accaparer (2) Oh oui le ressentir, l’éprouver : « Quoi ? – l’Eternité C’est la mer mêlée Au soleil. » Faire sienne cette douce beauté du soir. Faire sien cet air doux de la nuit. Le matin, comme le premier, s’étirer, repousser, reposer la tête sur une pierre dans le jardin. Retourner voir l’amicale tension du lointain, dans la rumeur des vagues. Les chevilles auréolées d’écume, le sable saupoudrant ensuite le coup de pied. La belle parenthèse. Ce bleu du ciel si clair bascule fin août, début septembre, déjà un autre bleu surgit ; L’esprit a repris corps dans cette tête qui a quitté du jardin, la pierre. J’envisage le bleu profond, le bleu nuit, les images dans ma tête – L’été, l’infinie clarté, les limites repoussées, les craintes abolies, s’évapore ; Pour bientôt, bien trop vite, laisser place, laisser venir, laisser revenir Des jours qui heurtent, des heures qui marquent, des instants qui étreignent le cœur Soudain si lourd. Soudain le bleu qui frissonne remplace le bleu qui éblouit. C’est l’automne. Les arbres prennent peur. Les feuilles tremblent. Nous mourons chaque jour à nous-mêmes, nous déclinons du lever au couchant. Nous sommes de simples hommes, le rôti de nos peaux s’éclaircit en une ambiance cuivre. L’automne est le temps des brièvetés. La cruauté de septembre, la douleur d’octobre sont en marche. « Mon travail était affreux, mais parfois exaltant dans l’ivresse du rêve. Je ne m’absentais que pour lui, sinon je restais sur ma terrasse et attendait le coucher du soleil. Mon travail consistait à éliminer, ce qui me convenait : j’aime le vide. Et puis cette construction se dérégla. » (3) Nos humeurs vont devenir incertaines, nos résolutions bien minces. Les enfants veulent jeter leur cartable au feu. Et nous, comment faire le deuil de la dernière Saint-Jean… Nous mourons à nous-mêmes, les ongles accrochés au balcon, les pleurs collés à nos paupières. Les dernières cartes postales grelotent sur la porte du réfrigérateur. Le bleu nuit, c’est le bleu de la mort, du charnier du colonel Chabert aux récits criminels de Jacques Monory. « Elle était luxueuse. Elle prenait possession de mon cerveau ? Quand vont-ils là-bas découvrir le cadavre ? J’étais épuisé. Je m’allongeai sur une banquette, mon bagage sous la tête et m’endormis. Mes rêves sont d’imperceptibles décalages de ma vie vécue ; ou plus justement peut-être, ma vie vécue est la décalcomanie de ma vie rêvée. » (4) Le bleu des tableaux de Monory qui respire un air froid que vous percevez sur votre nuque. Des balles de revolver. Un chapeau. Des lunettes noires. Quelques remuements, éclats saillants avant l’engourdissement de l’hiver. Avant la torpeur. Avec parfois le souvenir, hors-cadre, de la mer allée avec le soleil, dans le flamboiement de ce dernier qui s’abîme dans la masse étale de liquide. Etendue hors-norme. Là, devant vous, les soubresauts de septembre. Devenant octobre. Une révolution ; jamais cela ne cesse. Echo du feu de la mer en été, le soleil se sacrifie pour que vous imaginiez l’éternité. « Quand elle me reconnut, elle ne fut effrayée qu’un instant. Je la regardai – elle vit que j’étais ailleurs. (…) Je l’embrassai légèrement sur la bouche et m’en allai en dansant davantage. Maintenant, je fais des aquarelles de nuages. » (5) Toujours le ciel et la terre, la mer et les nuages. La terre – nous y reprenons pied, le ciel nous y accrochons nos rêves, le nez en l’air. La mer, mouvante et serrée, tout près du cœur et envahissant la boîte crânienne de l’été prochain. Les nuages, légers, messagers de l’azur ; lourds, colporteurs du ciel gris de l’automne. Enfin, il nous reste ad vitam aeternam à envoyer nos pensées vers ceux qui ne sont plus.   La servante au grand cœur dont vous étiez jalouse, Et qui dort son sommeil sous une humble pelouse, Nous devrions pourtant lui porter quelques fleurs. Les morts, les pauvres morts, ont de grandes douleurs (6)  
  • (1)  Arthur Rimbaud, Une saison en enfer, 1873
  • (2) Alain Bashung, La nuit je mens, 1998
  • (3) Jacques Monory, Angèle, Editions Galilée, 2005, p.14
  • (4) Idem, p. 27
  • (5) Idem, p. 46
  • (6) Charles Baudelaire, La servante au grand cœur, 1843
Photographie : arearevue)s( numéro 7, p.62-63, 2004

Les coups de cœur d’Esther Ségal

Alain Rivière-Lecœur / le retour de Prométhée

Alain Rivière-Lecœur est un artiste dont l’œuvre photographique est née d’une  rébellion artistique face aux contraintes marchandes et publicitaires de la photographie avec lesquelles il devait travailler. Alliant l’exigence technique à l’inspiration intuitive, il décide de développer toute une recherche autour d’un humanisme biblique et mythologique. J’emploie ces termes car on découvre, au travers de ses réalisations, la tentative audacieuse de retourner aux origines de la création de l’humain. L’artiste voit grand, voit loin et tel un démiurge, un Prométhée, il remet en scène la Genèse en façonnant l’homme à son image ! Texte intégral