Arts

En mémoire de Zwy Milshtein

Pépites recueillies par Mylène Vignon

Milshtein est peintre et nous connaissons ses images. Mais des images, il n’y en a pas que dans sa peinture. Toujours, à côté de ses pinceaux, il y avait une plume. Et quelle plume !Saisons de culture vous propose chaque semaine de découvrir ses textes. Contes, fictions ou comptes rendus de sa mémoire vive et malicieuse.

 

Texte n°1

Pavlik Morozov

 En 1943, j’avais neuf ans, dans ma classe était accrochée une photographie. La photographie en question représentait un petit garçon au visage angélique, au regard bleu limpide avec un foulard rouge autour du cou tout comme le mien. Il avait visiblement le même âge que moi. Cette photo me remplissait d’une terreur et d’une certaine admiration pour ne rien vous cacher. Ce petit garçon était un saint, un martyr de notre religion bolchévique. A l’âge de 9 ans, le petit Pavlik Morozov a découvert que son père était un bandit, un criminel ennemi du peuple, un valet de l’impérialisme anglo-Américain. Que pouvait faire donc faire ce petit garçon pour sauver la grande Russie ? Je vous le demande ? Rien de mieux que de dénoncer son père aux autorités compétentes… Celles-ci ont arrêté l’ennemi du peuple et comme il se doit, elles l’ont expédié dans un monde meilleur… Mais là, je blasphème car il n’y a pas de monde meilleur que le monde soviétique, la patrie du prolétariat. Par conséquent, on l’a expédié dans un monde bien pire. Mais les proches et les amis du père, le 3 septembre 1932 ont battu à mort le petit Pavlik. Et comme ça, le petit Pavlik, le dénonciateur, est devenu le héros de l’Union soviétique. Un saint de l’église bolchévique, ce pourquoi il trônait en plein milieu de la classe au-dessus du tableau noir, avec ses cheveux blonds, son regard limpide et son petit foulard rouge qui symbolisait le sang des ouvriers, des paysans pour les jeunes Pionniers, les scouts bolcheviques. Moi aussi je portais le même foulard, mais mon regard était moins limpide et plus fuyant car mon père à moi, fut aussi un criminel anti-révolutionnaire, un ennemi du peuple peut-être même un agent actif de l’impérialisme anglo-Américain et c’est à ce titre qu’il a eu droit à des vacances gratuites en Sibérie. Mais moi, je ne l’ai jamais dénoncé, non pas parce que je craignais ses complices - il n’en avait pas -   mais j’avais très peur des larmes de ma mère. Peut-être mon père faisait parti du clan de ce fameux valet de l’impérialisme anglo-Américain dont j’aimerais encore aujourd’hui savoir de quoi ils avaient l’air… Au fond de moi-même je savais que mon père était innocent, que c’était un brave type, peut-être un peu divisionniste, mais juste un tout petit peu. J’en avais honte, mais vu que mes ancêtres ont crucifié Jésus ... Je me suis fait une raison. Un jour, devant toute la classe, je dus lire les aventures de Pavlik Morozov. Je tremblais de honte et de culpabilité que la vérité sur mon père n’éclate. Mais je m’y étais préparé en m’inventant une biographie où ma mère était transformée en femme de ménage et mon père en déserteur de ses responsabilités, qui avait fui à ma naissance. D’autres fois aussi, je l’ai tué au champ d’honneur ou fait emprisonner en Allemagne… Même des années plus tard, déjà marié, père de famille et élève à l’école des Beaux-Arts de Paris, la culpabilité m’empêchait de vivre et transformait mes nuits en cauchemar. Et voilà qu’un jour le camarade Gorbatchev a déclaré publiquement que le père de Pavlik n’était pas un koulak (un paysan méchant qui exploite ses camarades, un escroc du monde rural et un ennemi juré des kolkhozes), mais qu’il ne possédait que trois poules de trop. En conséquence de quoi Pavlik Morozov était devenu un sale petit garçon, expert en délation. J’ai eu un tel choc que j’ai écrit une lettre à l’ambassade soviétique en leur signalant primo : Que leur Pavlik Morozov m’avait déjà valu 10 années de psychanalyse et maintenant avec la déclaration de M. Gorbatchev, j’en aurais encore pour 10 ans. Secondo, voici la note de frais : 3 fois par semaine à raison de 50 francs. Faites, s’il vous plait, le compte vous-même. J’espère que vous assumerez les frais. Inutile de dire que je n’ai jamais eu de réponse    

Chronique n° 17 d’Alain Pusel

L’art du ring l’esquive de la toile et vice versa

Les amateurs d’art pugilistique, autrement dit, les gens qui aiment vibrer devant un combat de boxe et se délecter du son des jabs et des montées chromatiques en crochets, gauche, droit — se réjouissent : l’heure est (bientôt) venue du Grand Affrontement entre Tyson Fury et Anthony Joshua, entre une montagne faite homme et une merveilleuse technique à visage humain. Ils vont — annonce officielle — en venir aux mains, c’est-à-dire aux poings. On va compter les pains, deux fois, car la revanche est signée aussi. Texte intégral

Aventures d’un bibliothécaire (3)

Par Henri-Hugues Lejeune

Troisième Partie

La vie est un conte

Mimer les médiévistes en évaluant gravement l’orientation de la séduction à travers les âges à partir du Moyen Âge, ses mutations physiques et psychiques dès lors qu’elles se répercutent dans la littérature, le roman et autres disciplines : quel tour diabolique me suis-je joué à moi-même ? Le plus curieux en reste qu’à ce mouvement de ma part spontané et peu prévu, j’ai obéi et me suis tenu comptable à titre personnel de cette démarche improvisée.

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Chronique numéro 24 – Alain Pusel

Les grands équilibres

Dans le métro en cette fraîche journée de la fin juin ; quel atypique début d’été. Les pulls sont de retour.Des gens éternuent dans la rame. Une jolie rousse sur ma diagonale droite hésite – choix rapide : dedans ou dehors ?Dedans le masque. Choix courageux. Mais sale. Lorsqu’elle relève son tissu bleu délavé, pour saisir son appendice nasal à même un mouchoir en papier fatigué, elle sentira les dégâts au bout des doigts : tout est humide : narines, lèvres, menton et intérieur du tissu. Beurk.Ses yeux bleus étincellent de dégoût alors que son regard se perd au point de perspective de la rame, là où un accordéoniste masqué s’apprête à froisser nos oreilles.En-dehors du masque. Une femme blonde en face, à cinq mètres, se penche, fait vite. Atchoum. Trois fois. Nez délicat, soudain dénudé. On a tout vu.Ce sera plus agréable pour elle. Qui aura-t-elle contaminé ? Pas les bonnes manières, c’est déjà ça.Ici on tousse et éternue, là- bas au Canada, ils suffoquent.Considérer la vie sur terre comme la gestion de grands équilibres.Ma voisine de droite depuis dix stations compulse avec dextérité un site marchand ; elle a l’air heureuse d’y naviguer. Son masque est coloré, motifs allègres, ses cheveux frisés donnent un air vif à son être. Ma voisine en face a le cheveu terne, et un masque blanc, uniforme, qu’elle remonterait jusqu’au front, si elle n’avait pas usage de ses yeux. Bleus clairs, mais tendance piscine, javellisés ; je n’y vois rien. Elle lit, le visage tendu un article sur son écran. Article ? Courriel ? Cela n’en finit pas. Douze stations, et elle y est encore collée.L’une rêve, l’autre pas.Futilité ou inquiétude. Ah oui, la gestion des équilibres.Le grand Ordinateur Central, le Grand Horloger du monde d’avant, veillent-ils bien au grain pour que ce qui s’additionne d’un côté se retranche de l’autre, pour que ce qui s’exprime à droite soit comprimé à gauche ?Dans la grande bouteille de l’art millésimé, les artistes eux aussi, sont -ils comme des ludions devant le Caviste du Ciel, qui stabilise celui qui monte et celui qui descend, bien plus efficacement que les algorithmes du CAC 40 ou que les ordres d’achat donnés en rafale dans les salles de chez Christie’s.Dans son ouvrage Une rencontre (1), Kundera parle de la solitude de Bacon ; ainsi « dans l’histoire de l’art moderne … (…) Il parle comme un orphelin. Et il l’est. (…) Lui est seul » Bacon refermerait la porte de l’histoire de la peinture. « … un des derniers peintres dont le langage est encore huile et pinceau. » (2)L’équilibre ici, c’est que la même situation prévaut dans l’histoire de l’art dramatique avec Beckett.« Bacon et Beckett ne sont pas ceux qui ouvrent le chemin ; ils le referment » (3)Mais qui l’avait ouvert, alors, ce chemin de modernité ?Bacon a bien sûr Picasso en tête. Kundera ne pense qu’à lui. Peut- être que le dieu de l’art : Apollon, une main sur son arc, une main sur sa lyre, a décidé que l’homme Minotaure équilibrerait toute la création à lui tout seul. Picasso ouvre le chemin des Modernes avec l’aventure des cubistes à 26 ans. Vieux, « Il est seul, abandonné par sa bande, abandonné aussi par l’histoire de la peinture qui a pris entre-temps une autre direction. » (4)Mais à 86 ans, « il s’installe dans la maison de son art, sachant que le nouveau ne se trouve pas seulement en avant, sur la grande route, mais aussi à gauche, à droite, en haut, en bas, en arrière, dans toutes les directions possibles de don monde inimitable qui n’est qu’à lui. » (5)L’équilibre épouse alors cette perspective : jeune et accompagné – on pense notamment à Braque, Picasso renverse la table… de l’espace pictural à deux dimensions. Vieux et abandonné, Picasso provoque encore le scandale par un érotisme superbe et une inventivité des couleurs éclatante, lors de sa dernière exposition en 1970, au Palais des Papes. Incroyable culot d’un vieillard priapique et d’une audace sans frein. Peut-on sans jeu de mots, plutôt branché sur les représentations picassiennes, parler d’un grand et dernier « pied de nez » ?Deux scandales, finalement une flèche qui traverse le temps et une mélodie claire et heurtée qui le caractérise : une fois la main au carquois, une autre vers les cordes. L’arc des attaques éclairs et la lyre qui accompagne le public commotionné. Equilibre vif des instruments à plusieurs cordes. Apollon, dieu de la malice.Equilibre entre les jeunes sages et les vieux fous.Kundera parle avec délicatesse de la « liberté vespérale » de certains grands créateurs, qui tel Picasso vont vers des rives inconnues d’eux-mêmes et de leurs admirateurs ; avec le risque de perdre ces derniers. Les thuriféraires d’un artiste sont comme des enfants : ils veulent entendre, soir après soir, la même histoire.Liberté ou… fidélité. La tentative d’équilibre d’un artiste sera aussi celle d’une dédicace de sa maturité à sa jeunesse :« Voici encore… Oui, rien n’empêche de rêver, à l’heure même de l’exil, puisque du moins je sais cela, de science certaine, qu’une œuvre d’homme n’est rien d’autre que ce long cheminement pour retrouver par les détours de l’art les deux ou trois images simples et grandes, sur lesquelles le cœur, une première fois, s’est ouvert. » (6)
  • Milan Kundera, Editions Gallimard, 2010
  • Une rencontre, Editions Gallimard, 2010, p. 26
  • Idem, page 26
  • Milan Kundera, Le Rideau, Editions Gallimard, 2005, page 166
  • Idem, page 167
  • Albert Camus, L’envers et l’endroit, Préface, Folio-Gallimard, 1958 pour l’édition originale, pages 32-33

Chronique n° 16 d’Alain Pusel

Peu à peu tout me happe

Peu à peu tout me happe
Je me dérobe je me détache
Sans laisser d’auréole(1)

Ces dernières semaines, à chaque fois que ma compagne et moi avons envisagé quelques jours ailleurs — plutôt vers la mer, le diktat sanitaire nous est tombé dessus, quand ce n’est pas la fermeture des hôtels et des restaurants ; bref nos jolis plans de détente y sont tombés — à l’eau.

Ne reste plus qu’à se rabattre encore, encore, toujours vers les deniers du rêve, un imaginaire, une histoire mise en pages.

La nouvelle sublime de Giuseppe Tomasi di Lampedusa (2), par exemple : Le professeur et la sirène (3). Ou comment une sirène alias femme fatale, croqueuse de « poissons frémissants » et de chair (d’homme) fraîche, sévit, excessive amoureuse. Elle entraînera par le fond le vieil érudit acariâtredans un final de flots et d’écume.

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Aventures d’un bibliothécaire (2)

Par Henri-Hugues Lejeune

Seconde Partie

À travers les siècles

Je me suis entendu dire, je crois que c’est une sorte de tradition orale, d’apologue, chez messieurs les écrivains, que Drieu La Rochelle en son temps avait la réputation d’un amant particulièrement souhaitable (ceux que l’on nomme « une bonne affaire ») pour être capable de longues étreintes, quasi une heure (disait-on autour de lui ou se vantait-il ?) avant de conclure l’assaut.

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Chronique Numéro 23 – Alain Pusel

Leur ombre portée

Lorsque l’enfant était enfant, ce fut le temps des questions suivantes : Pourquoi suis-je moi et pourquoi pas toi ? Pourquoi suis-je ici et pourquoi pas là ? Quand commence le temps et où finit l’espace ? Peter HandkeDans ma première jeunesse, j’essayais de trouver un sens à mes pensées, tout du moins une sorte d’équilibre. Avec le recul, cela paraît désopilant. A cette période-là, tout le sens était dans cette recherche.Alors, je m’en étais remis à deux écrivains ; l’un serpentait autour de son proche passé, l’autre se verticalisait à la lumière de ses ancêtres. Tout les séparait. Plus tard, une même récompense les réunira, comme deux pages d’un livre ouvert, l’un clôturant, l’autre débutant un chapitre d’un récit différent. Si par amusement, on inversait le sens de la lecture, ce serait l’autre qui refermerait et l’un qui inaugurerait. Si l’on caresse de la paume de la main deux pages côte à côte, on peut ressentir des énergies différentes. Ce qui relie ne se lit pas toujours.Patrick Modiano est le piéton de Paris. Le repère fixe de toute son œuvre : la précision du cadastre ; qu’il parle du Paris des années 50 ou 70, les rues et les trajets empruntés sont rigoureusement exacts, précieux contrebalancement avec l’amnésie ou les hésitations récurrentes des narrateurs successifs, figures du double de l’auteur. Le titre d’un roman clé : Rue des boutiques obscures (1) donne le la de toute une œuvre, qui paraît osciller entre des souvenirs confus et des traumatismes bien lourds.Le lecteur s’entretient avec les souvenirs discontinus du personnage, écoute une petite musique de nuit. Il est rapidement curieux de l’un et envoûté par l’autre : l’écriture est un sortilège et Modiano sait égarer pour mieux nous reprendre par la main.A ses débuts, Jean-Marie Gustave le Clézio fascine et éblouit. Il est beau, blond, mystérieux, avec un air british et enfantin ; si mystérieux. Son premier manuscrit, envoyé par la poste aux éditions Gallimard, connait un vif succès critique ; Le procès- verbal (2) est le début d’une magnifique ambition sous la houlette du Nouveau Roman. Cet écrivain, issu de voyageurs bretons émigrés à l’île Maurice, écrit un univers ouvert à la multiplicité du monde. Ses récits emmènent le lecteur dans un ailleurs qui désarçonne, de la forêt d’Amazonie au désert du Sahara. Le Clézio aura vécu sur les cinq continents et émerveillé les lecteurs qui découvraient l’altérité inouïe du monde.Celui-ci qui reste en ses dédales intimes et celui-là qui mesure l’étrangeté des autres civilisations.Une écriture en spirale face à une écriture qui s’échappe ; l’écrivain des variations sur le même thème face à l’écrivain-monde.Le sédentaire et le voyageur.Le plan de Paris, la carte de l’Atlas.Le Clézio (né en 1940) reçoit le Prix Nobel de Littérature en 2008.« …écrivain de la rupture, de l'aventure poétique et de l'extase sensuelle, l'explorateur d'une humanité au-delà et en dessous de la civilisation régnante », selon les termes de l'Académie.Ce qui est apparu comme une surprise pour beaucoup est que Modiano, (né en 1945) est également honoré par l’Académie de Stockholm en 2014.«… pour son art de la mémoire avec lequel il a évoqué les destinées humaines les plus insaisissables et dévoilé le monde de l'Occupation », selon les jurés du Prix.L’homme du souvenir et du remuement de l’intériorité se retrouve à la même hauteur critique (nobélisation oblige) que l’homme des voyages et de l’ouverture hors occident revendiquée.Je me suis beaucoup amusé à reconsidérer ces deux figures, qui m’avaient aidé à grandir ; deux directions, deux ambitions, deux tuteurs à chaque bout du terreau qui me portait, jeune arbrisseau. Faut-il forcément s’appuyer sur l’un plutôt que sur l’autre pour s’élever droit ? Alternance ou exclusivité ? Je me plongeais dans les affres identitaires de l’un pour mieux prendre mon envol avec le récit des grandes étendues de l’autre. Une démarche bancale permet de voir au loin.Comme si l’équilibre était à portée du travail du regard.En ce milieu de juin, à une terrasse de Paris, près d’une flaque de soleil qui détoure un cercle d’ombre, je feuillette d’anciennes lectures. Je flâne, assis, immobile, sous ce ciel tendu de bleu, qui berce cette ville convalescente, aux passants à l’impatience retrouvée.Je me retourne, mais il n’y a personne. Pas seulement le soir, mais au creux de ces après-midi d’été où vous ne savez plus très bien en quelle année vous êtes. Tout va recommencer comme avant. Les mêmes jours, les mêmes nuits, les mêmes lieux… (3)Cela fait des années que j’ai cessé de croire que le pôle Modiano et le pôle Le Clézio, comme deux polarités électriques différentes et donc créant un champ d’attirance, me donneraient une stabilité psychologique, m’aideraient à suivre un chemin rectiligne ; peut-être même que l’un m’aurait servi de boussole et l’autre d’étoile du berger.La lecture n’est pas qu’un refuge, elle est aussi un champ d’aimantation et de vision.Au fil du temps, je me rapproche d’une pelote de fil à démêler. L’aimant du voyage ne m’attire guère, les plis du souvenir et le labyrinthe de la mémoire sont des lieux à redécouvrir, encore.Il y a comme un bouleversement, une rupture incroyable à la fin du texte L’horizon ; tout à coup, de manière sidérante – on est chez Modiano -, le narrateur quitte Paris, bascule dans Berlin. Et géographiquement et temporellement le lecteur ne sait plus du tout où il en est.Le lecteur est perdu alors que le narrateur renoue avec lui-même.Le lecteur en cherche son deuxième souffle, à moins que ce ne soit son Troisième Œil. Patrick Modiano, qui par magie nous guidait dans le rêve éveillé d’un Paris de jadis, d’un Paris somnambulique, nous projette dans une autre dimension, dans une invitation à l’éveil, le tout accomplit en quelques lignes.Un saut vers l’inconnue.Une promesse quantique.La joie mélancolique de l’Éternel Retour.Il suivait la Dieffenbachstrasse. Une averse tombait, une averse d’été dont la violence s’atténuait à mesure qu’il marchait en s’abritant sous les arbres. Longtemps, il avait pensé que Margaret était morte. Il n’y a pas de raison, non, il n’y a pas de raison. (…)Il était fatigué d’avoir marché si longtemps. Mais il éprouvait pour une fois un sentiment de sérénité, avec la certitude d’être revenu à l’endroit exact d’où il était parti un jour, à la même place, à la même heure et à la même saison, comme deux aiguilles se rejoignent sur le cadran quand il est midi. (4) 
  1. (1) Patrick Modiano, roman paru en 1978, Prix Goncourt
  2. (2) Jean-Marie Gustave Le Clézio, roman paru en 1963, Prix Renaudot
  3. (3) Patrick Modiano, Dans le café de la jeunesse perdue, Gallimard, 2007, page 107
  4. (4) Patrick Modiano, L’horizon, Gallimard-Folio, 2010, page 166

Ricardo Fernandez 1980 : une échappée légère dans l’Op’ Art

Par Hélène Caron – Desrosiers

Einstein a livré le monde à l’impermanence. Malévitch a donné à voir ce monde comme relativité, un espace de lumière en mouvement, un carré blanc sur fond blanc, point d’origine et d’éternel retour. Le monde est une abstraction ; de cette vérité nous ne sortirons plus jamais. L’abîme en l’homme s’est creusée au-dehors. Malévitch y voyait un espace de formes pures en apesanteur, un grand tout vidé de ses illusions sensibles, ramené au tranchant de sa réduction ultime. Texte intégral

Aventures d’un bibliothécaire (1)

par Henri Hugues Lejeune

Première Partie

Approche

   Je me livre actuellement, de manière bien velléitaire, au rangement de mes livres. Velléitaire ? Car je ne sais guère comment réagir s’il est question de les classer et qui pourrait prétendre « ranger » des livres s’il ne les classe, ce qui revient malheureusement à dire se classer soi-même et où allons-nous dès lors ?

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Rubrique Au fil de l’Art 1 – Le Gisant d’Or

Par Camilo Racana

Une approche à l’œuvre de Christian Paraschiv exposée à la galerie David Guiraud, Paris. Mois d’octobre 2018/ Dans son ouvrage Strunga (1980), Paraschiv traite de l'un des principaux sujets de la tradition populaire roumaine. Cette série est basée sur une chanson du folklore roumain. Elle raconte le sacrifice d'un homme qui, avec sa mort, permettra le développement prospère de sa communauté et son dialogue avec un mouton chargé de communiquer sa mort à sa famille. Strunga rassemble un certain nombre d'éléments qui, jusque-là, habitent la création de Paraschiv: la photographie comme support, la nudité masculine, la colorisation, la peau, le portrait. Éléments qui évolueront ou seront modifiés tout au long de la série. En bref: les composantes qui mèneront son futur travail à partir de l'image du corps sacrificiel, de son passage à travers l'image du corps reconstitué vers le corps dans l'espace. C’est Le Salut.Alors que les scribes monastiques transcrivent la Bible sur la peau d’agneau préparée, Paraschiv découpera sa propre peau en carrés de 2 cm x 2 cm qui seront mis en culture jusqu'à obtenir une surface de 8 cm x 8 cm. Sur ces surfaces, les images scannées et numérisées de son corps seront imprimées et se reposeront, en gardant leur transparence, au dos de chaque morceau fixé sur une feuille d’or. Entre la peau de culture et la peau animale, il y a un transfert de l’image du corps pour chaque morceau. Par exemple, le « Corps vue de face » a 36 morceaux ! Donc, les scans du corps de face ont était réalisées dans 36 carrés de peau de culture. Ni dessin ni photo. Scan et intervention à la main pour chaque morceau. « L’initiation d’un jeune guerrier commence par la coupure de la peau...d’après les religions monothéistes par la peau qui entoure son gland, celle du dos, du vissage et des bras. Il y a une toute une œuvre faite de restes de peaux arrachées, de crachats, de poils, de caca, de sperme. Ce sont des corps en transparence ». Dans cette première période de son œuvre de reconstitution du corps, Paraschiv utilisera ses propres fluides qu'il conservera dans des reliquaires ronds. A la même époque, Il élaborera des performances extrêmes: "Le Noir est la couleur du langage", le corps enfoui dans les puits de charbon ou de mercure, la pose de ventouses dans son corps, il approchera l’actionnisme viennois et soviétique, fera partie de l'exposition «Phantom der Lust. Visionen des Masochismus in der Kunst » par Peter Weibel, Au début du 21ème siècle, la triade: peau – scanner – feuille d’or / support - image du corps - soutien, va évoluer. Le support sera l'acétate sur lequel sera imprimé le scan des segments carrés de son corps qui reposera sur la feuille d'or.Le corpus d'œuvres proposées à la Galerie David Guiraud est divisé en quatre groupes: 1 Les Gisants 2 Les Kimonos 3 Les Carrés 4 Les Cœurs. 1 Les Gisants : sont des corps en suspension. Le corps est « le même unique corps reconstitué par la force de la vénération » présenté dans les quatre positions : du flanc droit, du flanc gauche, du torse, du dos. a Le flanc droit (destra). Le corps comme paysage, lieu du permanent renouvèlement saisonnier. Les bords du corps découpent le fond par l’incision. Evoquant le « Christ mort» de Hans Holbein, le jeune, ici, Paraschiv, fait un clin d’œil et se moque du « point focal ». b Le flanc gauche (sinistra). Le cœur. Le monde du dedans. La vidange des entrailles de l'intérieur du corps dans la peinture pharaonique.c Le corps vu de face (ante). Le corps du mâle et son évolution à rebours. Le rajeunissement inaperçu du visage. Le baiser du gisant nu de Louis XIII cachant son sexe avec ses mains. d Le corps vue de dos (retro). La non-anatomie du corps. La théorie de la couleur et le chromatisme. Le contraste simultané et la perspective des couleurs. Les illuminations, l’irisation et les piqures pénétrantes du passage du scanner sur la peau. 2 Les kimonos. Ces trois œuvres ont ainsi été titrées par Parachiv en hommage à l'or dans la peinture japonaise. Dans ces trois œuvres, les carrés forment un tau. Le tau est la lettre grecque qui sert d'appel à la crux commissa, l'une des quatre formes iconographiques de représentation de la croix. Au Japon, les kimonos sont faits des morceaux en tissu découpé, plié et jamais recousu. Ils forment des surfaces qui ne tiennent pas en compte de l'anatomie de celui qui les porte. La forme des Kimonos de Paraschiv est posée sur la toile de bure. La toile de bure est l'un des tissus à l'usage ecclésiastique qui indique la plus grande pauvreté de celui qui l'emporte. 3 Les carrés. Paraschiv considère le carré / le cube / le chiffre 4 comme fondamentaux pour son travail. Dans une autre publication, je développerai en détail la signification de cette triade ainsi que la signification et l’utilisation d’autres composants des œuvres de l’exposition «Le Gisant d’Or». Pour l'instant, je dis que le carré est la forme de contention des zones chromatiques. J'ai déjà indiqué que le « point focal » (par exemple : l'œil droit de Jésus dans l’ "Ultima Cena" de Leonardo), est une mathématisation de l'espace qui génère une perspective en ligne droite, il est aboli par la perspective renversée propre aux "véritables icônes" au dessin d'enfant ou à l’art brut. Maintenant, les Zones internes qui vivent dans la "forme carrée" produisent une dynamique par proximité. Ces Zones contiennent la matière vivante qui germe simultanément, tels les « sacs de viscères », attendant la recomposition du corps. La contiguïté des carrés génère une silhouette : "Le Gisant", disons qu'elle génère "l'impression d'une silhouette au repos". Cette silhouette sera complétée en alliant la transparence de l'acétate à l'or sur lequel elle repose. Ainsi, devant nous, nous n’avons plus la reproduction de l’image corporelle de Christian Paraschiv et toute la réalité laborieuse de son travail, mais une image vivante enveloppée par son aura flottant dans l’espace. C’est Le Gisant d’Or. 4 Le cœur. Le Reliquaire. La relique est très fragile. Toujours. Le reliquaire est la caisse, le récipient qui protège la relique. Paraschiv sait à quoi on appelle «corps-plein sans organes ». Paraschiv sait que la peau est le grand organe du corps. Paraschiv cherche dans son corps l'organe de ses palpitations. Le cœur a quatre chambres. Parachiv place le radiogramme de son cœur "en relique" dans un reliquaire débordant d'or.Brèves mentions de fin du rapport. - Les titres originaux des œuvres sont Nomos, Corps et / ou La Peau accompagnés d'un chiffre romain. La controverse est donnée par la signification du mot Nomos et par la définition que j'ai utilisée pour cette exposition. Le mot Nomos, transcription du mot grec νόμος est rapidement traduit par le mot "loi" en tant que comportement habituel, coutumier. Il me semble que dans notre cas, la signification la plus appropriée est celle utilisée comme "district". Comme il nous le rappelle son dérivé égyptien de la période ptolémaïque, Nemos désigne également le quartier mais il s'applique singulièrement à ces endroits de culte où se trouve la relique d'une partie du corps démembré d'Osiris. - La forme carrée est formée par deux équerres aux bras identiques dans un angle droit. Elle doit être distinguée du quadrangle de Malevitch. - La croix carrée ou croix grecque crux immissa quadrata. Il s'agit de quatre segments (les bras) d’une taille égale. Elle se glisse parmi les carrés de contention. Elle ne représente pas la crucifixion mais les quatre apôtres, les quatre points cardinaux, les quatre éléments, les quatre champs. L’androgyne primordial. Masculin-Féminin. - L'or. Paraschiv, imprégné par la culture et l'orthodoxie byzantines, intègre l'or dans son travail, non pas comme une couleur à laquelle il attribue la qualité de subversif mais comme une peau. L'or transforme la matière picturale et la met en suspension. En modifiant la nature de la couleur, il la dirige au-delà de la subversion. La matière aurifère enrobe la surface et génère l'Aura. « L’utilisation de l’or dans l’icône byzantine renverse le principe curant de la couleur simple. En appliquant un jus de couleur sur la feuille d’or, l’or devient plus présent ou plus éloigné. En plus de çà, sur la feuille d’or, il y a dans l’icône des incisions qui donnent une autre référence volumétrique. Le support est gravé presque comme une tissu en relief !! Avec l’illusion qu'il s'agit du relief» L'or est un alliage. J'ai distingué trois manières de le travailler: par l'application de feuilles d'or fines et résistantes, par la pluie de feuilles découpées et par la pulvérisation de feuilles d'or qui, mélangées à la glue, créent une pâte prête à s’étaler en surface. - Horizontalité et verticalité dans l’exposition « Le Gisant d’Or ». Tandis que les gisants au flanc droit et au flanc gauche flottent dans leur horizontalité, les gisants de face et de dos découvrent leur silhouette «glaive» et maintiennent une suspension statique comme les gardiens de qui sait quel territoire.Ah ! Seuls deux gisant ont été réalisés en feuille d'or sans carré. Les deux sont d'une finesse rare. L’un est un Gisant au corps en or perforé aux trous réguliers qui découvrent de cercles de couleurs pâles et acides, bordé par le flot du Noire. L'autre, plus petit, est une feuille entière arrachée sur laquelle est incisée l'empreinte du corps du Gisant. Ces Gisants font partie d'une archéologie contemporaine, vivement la rhétorique. Les deux sont aussi mystérieux qu'une méduse dans le sable.Paris 8.VIII.2018

Chronique n° 15 d’Alain Pusel

Le dernier à parler

C’est le dernier qui a parlé qui a raison… Tout le monde a déjà entendu ce dicton qui devint d’ailleurs le refrain d’une chanson à succès début 90.Celui qui gagne est donc le dernier qui prend la parole ?Sans tenir compte des propos tenus, de leur véracité ou de leur portée ?Dans les dialogues socratiques, les premiers locuteurs, souvent, patinent, ou s’ils sont de faux rusés sophistes, ils sont immédiatement déconsidérés et Socrate a beau jeu, en leur succédant, faux ingénu, de les surclasser. Texte intégral

NICE CON-FINÉ

Par Ben Vautier

Bonjour ICI BEN, Voici une petite Newsletter d’un con fini confiné. (jeu de mot idiot)Je me demande qui me surveille sur le net ? Cela me rend triste. Tous les matins je trouve mon ordinateur hacké. Je soupçonne alors les services secrets Russe, Chinois, Occitans comme dans la série « le bureau des légendes » Texte intégral

François – Xavier Fagniez

Par Alin Avila

Qu’est-ce que le vivant et comment le dire ? Le frémissement d’une peau, le chatoiement d’un élytre, l’humidité d’un regard… Qu’est-ce qui fait monde et comment le dire ? La peinture et le peintre en singe jouent des attributs des apparences, pour les quémandeurs d’images. Dire le vivant revient à la prouesse d’agir sur la logique des instants, faire qu’ils continuent à couler tout en se maintenant sur un point d’arrêt qui serait l’œuvre. Je m’explique : ce qui nous leurre d’une présence maintenue (Regardez comme cela semble vivant !) ne tient pas à la représentation, mais aux gestes qui la conduisent. Voyez comment l’artiste – le vrai – ne s’encombre pas des contours et des apparences mais se soucie avant tout du matériau. Poser votre œil sur un bout de Vélasquez – tiens, cet étonnant portrait de Démocrite, au musée de Rouen! Il nous révèle tout du doute et du plaisir que la peinture produit. “Nous ne savons rien, la vérité est au fond du puits” affirme le philosophe en montrant d’une main pataude un globe terrestre. Prêtons plus d’attention à sa revêche manière de peindre. Ici, peindre n’est que peinture, jamais faire le beau avec de faux semblants. Vélàsquez est sans doute celui qui s’est joué le plus des prescriptions figurables, pour aller jusqu’au magma pictural. Ce qui vit, ce qui se maintient vivant, c’est ce qui au fond du puits n’est qu’une boue de substances mélangées qui atteint la grâce quand une main s’en joue. François-Xavier Fagniez ne s’intéresse pas aux hommes, non qu’il les ignore, mais il s’en protège comme Démocrite dans l’enclos de son jardin. La peinture est ce lieu où il pose des équivalences au vivant et aux forces qui le traversent (le vent, la pluie, les pétales et les nuages qui se déchirent pour se reformer là-bas, là-bas…). Politesses et déférences face aux moteurs de la nature, aux actes répétés des saisons, des couleurs des tempêtes et des fenaisons. qFagniez sait avant tout la laisser, la peinture. La laisser à elle-même. Et bien que ses œuvres paraissent gestuelles, aucune brusquerie. La main ne se devine qu’en suggérant des rythmes, ou quand elle offre une direction à la matière, qui n’a pas besoin de l’artiste pour emmêler ses tons et qui n’a pas non plus besoin de lui pour couler de toutes ses eaux. Mais, par lui, sans que jamais elle ne soit violée, la matière est peinture. Maître d’incertitudes en majesté, Fagniez, d’œuvre en œuvre, étend une pensée visuelle qui justement ressemble à l’expansion continue et toujours changeante du vivant, mais sans pathos. Préserver le vivant n’est-ce pas laisser la vérité au fond du puits ?François - Xavier Fagniez est né en 1936 dans les Pyrénées. Il vit entre les Landes et la Brie, toujours au milieu de la nature qui est son inspiratrice.

Rires et grincements : Gombrowicz à l’Opéra Garnier

Par Cybèle Air

L’art lyrique admet-il le rire ? Le grotesque ? Peut-on rire à l’opéra ? La distance du rire est-elle compatible avec la saisie par l’émotion musicale de tout l’être, son emportement ? Certes le Falstaff de Verdi prête-t-il au ridicule, et le forcené de la Tablature, dans Les Maîtres Chanteurs de Wagner, s’emberlificote dans ses calculs de rimes avec un sérieux drolatique et sot. Mais la musique nous emmène, les voix nous transportent, sans que la distance, l’écart critique n’aient vraiment leur place. Texte intégral